L’océan, le climat, les hommes et leurs cultures : il était une fois Djifère, sur la pointe de Sangomar…

L’érosion dans cette partie du Sénégal a eu plusieurs conséquences fâcheuses notamment la perte d’infrastructures économiques (usine, campement), la destruction de la mangrove, la délocalisation de village comme Diakhanor, l’ensablement des chenaux d’accès aux îles comme Dionewar et Niodior.  
Actuellement, selon certains experts le phénomène d’érosion ayant beaucoup ralenti, la ligne de rivage recule encore de quelques dizaines de m/an. La flèche ne s’est pas stabilisée et elle continuera vraisemblablement de s’éroder jusqu’à sa racine, c’est-à-dire approximativement à la hauteur de Palmarin Diakhanor. A Djifère, le drame n’est pas autrement  vécu où les populations cachent difficilement leur désarroi face au risque, de plus en plus probant, d’un engloutissement de cette bande de terre sur la flèche du Sangomar sur laquelle est bâti leur village.
L’hypothèque que la gourmandise des vagues fait peser sur ce village et comme dans beaucoup d’autres dans cette presqu’île, depuis les plages  du  Cap vert jusqu’à la à la pointe de Sangomar, c’est d’abord et surtout l’histoire d’un drame culturel profond. Les sexagénaires de Palmarin- NGoumane, de Ngallou, mais aussi de Nguedji et de Diakhanor en parlent… Très peu certes, mais avec la passion de ceux qui l’ont vécu dans leur chair et dans leur âme. Cette itinérance forcée, constitue l’envers d’une érosion qui est aussi celle des valeurs et des pratiques ancestrales. Mr. Youssou Ndène, notable à Ngounoumane et ancien président de la communauté rurale de Palmarin racontait il ya quelques années : «  La mer que vous voyez là à nos portes était à plusieurs lieux d’ici. Ce lieu où se situe le village de Ngounoumane nous y sommes installés il y a maintenant 65 ans. C’est la troisième implantation de Palmarin-Ngounoumane. Quand nous y arrivions, il y avait une forêt dense entre le village et la mer qui était encore très éloignée ». Cela donne une idée des risques encourus. Et dont on peut jauger de l’ampleur en remontant le souvenir de ces drames vécus, il ya quelques années de cela,  quand la furie des vagues avait fini de déferler sur ces sites paradisiaques du royaume de l’enfance si cher au poète-président Senghor.
« Regardez là-bas ! C’est dans ce campement touristique aujourd’hui englouti par les vagues que je travaillais. Il y a encore sept ans, Ce réceptif ne  désemplissait pas. Mais c’est triste, la mer a tout détruit, y compris les locaux des services des eaux et forets qui se trouvant derrière l’hôtel ».
L’homme qui  s’exprimait ainsi s’appelle Samba Bâ. Ancien cuisinier de campement, parti à la retraite après ce déluge qu’il n’est pas prêt d’oublier, ce Peul était venu, comme la plupart des habitants de Djifère, de très loin, avec l’espoir de faire fortune ici. Pour lui, l’heure n’est plus aux illusions. D’un ample tour de bras, il nous indique avec force détails, les ravages causés par la morsure des vagues. Le regard qui suit à la trace cette gestuelle, ne peut pas se figer sur le très surréaliste et effarant spectacle de tant d’efforts et de sacrifices annihilés. Aujourd’hui ruinés par l’océan, les murs défoncés d’anciennes maisons de plaisance, les immenses souches d’arbre (probablement les restes d’un ancien peuplement de filaos ayant servi à contenir les eaux) subissent encore l’inséparable furie des flots.
Avec l’amoncellement de déchets solides rejetés sur le rivage comme ces pneus usagés et cette ferraille faite d’objets hétéroclites, ces endroits, jadis habités par les hommes, sont devenus aujourd’hui le refuge d’une faune très peu inquiétée par le caractère sinistre des lieux : quelques rares oiseaux aquatiques, des lézards que n’indisposait pas outre mesure le sable surchauffé de la plage, des chèvres se ruant sur tout ce qui pouvait encore ressembler à de la végétation… C’était tout ou presque. Mis à part tous « ces gens de la plage », pécheurs et matelots (les « laga-laga ») qui, à l’ombre de leurs huttes de chaume, profitaient de la brise marine pour remailler leurs filets…
« Si on ne fait rien, dans dix ans, Djifère ne sera plus qu’un vieux souvenir. La mer continue encore de creuser. Une fois, après que des journalistes comme vous êtes passés, le génie militaire est venu avec des géomètres. Ils sont repartis sans que rien ne soit fait. Nous attendons toujours », nous confiait le vieux Seydou Cissé, un des dignitaires de la mosquée, rencontré près du marché.
Pour lui, comme pour ses amis, la peur s’est installée.  Car tout ce qu’ils redoutent encore, c’est aller à l’inévitable. L’inévitable est, depuis cette date, entrain de se produire.
Aujourd’hui, non seulement les implantations humaines ne cessent de subir des assauts répétés des flots au point de pousser après les violents raz de marées, les habitants à changer de village à plusieurs reprises durant ces décennies... Mais encore, les vagues ont poussé leurs fougues ravageuses jusqu’au delà des espaces socialisés. Engloutissant dans ces houles les concessions et les champs, les lieux de culte et les sols en jachère, les cimetières ancestraux et les bois sacrés.
A soixante seize ans révolus, Simon Sarr, le doyen d’âge de ces vieux Palmarin, avec qui nous avons discuté de ce problème, se remémore, non sans amertume, ces périodes où adolescents, ils accompagnaient son père sur le site actuel de Nguedj. Où, dit-il, on se retrouvait autour des points sacrés pour célébrer le traditionnel culte des ancêtres. D’autres endroits ayant eu, dans le passé, à exercer dans les mêmes fonctions religieuses sont sous les eaux marines à plusieurs centaines de mètres du rivage.
« Quand la mer se retire, ce qui arrive parfois, nous retrouvons ces sites avec nostalgie. Ce sont, pour nous les anciens, des moments privilégiés de recueillement « explique le patriarche. Répondant à une question sur ce qui reste après que tout cela a été perdu, son jeune frère Mody Sarr prend à témoin ses aînés : « On conserve ce que l’on peut conserver ». Nos traditions restent encore vivaces malgré l’évolution qui n’épargne ni la nature, ni les hommes, dira-t-il. Avant de laisser Amath Sarr, un autre de ses frères, illustrer son propos, en ces termes éclairants.
Malgré l’érosion des valeurs et de la nature, explique ce dernier, les « tuur »et autres « pangool » (esprits et doubles spirituels des familles) sont là dans ce qui reste des anciens emplacements de culte… Comme dans cet endroit dénommé « les sept baobabs ».
Reliques millénaires d’une forêt sacrée, aujourd’hui littéralement esseulée sur de vastes étendues dévastées par la salinité des sols, ces arbres géants bravent encore les rigueurs des « tanns » et se dressent majestueusement encore sur ce décor austère.
Avant d’arriver à Diakhanor (l’ancien) avec ses bâtiments abandonnés aux tenaces herbacés qui résistent encore au sel du sol, chacun des Palmarin (Ngallou, Ngounoumane et Sam-Sam, traversés par la piste impossible sur l’axe Samba Dia à Djifère) porte les stigmates de cette dégradation.
Devant l’épave du bateau dénommé « Tiran » ayant échoué on ne sait plus quand ni trop comment, un clocher d’une ancienne église, un cimetière et la bouse de vache annonce une première implantation de Ngallou qu’une marée salée enserre dans la demi-insalubrité.
Les cocotiers surplombant les maisons, les quelques baobabs à l’extérieur des concessions, restent pour les générations actuelles tout un symbole. Celle d’une alliance entre le sérère et l’arbre dans cette sorte de « complicité paradoxale » à propos de laquelle Paul Pélissier disait qu’elle est l’expression « d’une enseigne ethnique » et l’empreinte séculaire d’une organisation sociale.

 

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