Mali – Accés à l’information : Le fracture numérique isole les femmes

Dans les  universités l’accès aux ordinateurs est presque un monopole des garçons. Dans les ménages, moins de trois familles sur cinq ont un ordinateur. Si les postes radios sont accessibles à tous du fait de leur coût abordable, il est facile de voir, dans le pays profond, des familles où l’on ne trouve qu’un seul poste radio. «Et cette radio est la propriété exclusive du chef de famille», ajoute le sociologue Tiéman Coulibaly, précisant que lui seul a le droit de le mettre en marche. «En son absence, personne ne le touche». Mais il y a désormais mieux que la radio pour l’accès à l’information : le téléphone mobile.

Avec près d’un Malien sur deux qui se trouve équipé d’un téléphone mobile, ce pays est en train de vivre une mutation technologique sans précédent. Le mobile ne sert plus seulement à communiquer de manière orale. Les réseaux ont donné naissance à une plateforme d’innovation pour le développement économique : transfert de monnaie, radio et télévision, connexion à internet. Toutes choses qui participent à la lutte contre la pauvreté. Sauf que si l’usage du téléphone portable est assez démocratisé, il n’est pas à la portée de toutes les femmes. «Elles n’ont pas toujours les ressources qu’il faut pour en acheter. La grande majorité d’entre elles ne sait pas comment le faire fonctionner un téléphone portable», confie Rokia Sow, claviste à Jamana. Le pire, poursuit-elle, c’est que les hommes commencent à voir dans cet outil une menace. Pour eux, voir la femme détenir un tel moyen de communication met en péril le privilège qu’ils ont de détenir l’autorité. «C’est un outil qui permet aux femmes d’être libérées de leur traditionnel manque de liberté dans les sphères privées et domestiques. Elles parviennent par ce biais à communiquer et à avoir accès à l’information, ainsi qu’à la vie publique et civile», indique Seydou Bakary Doumbia, formateur en TIC.

Le manque d’information dont souffrent les femmes est souvent source d’abus et de violences basés sur le genre. Le fait est plus manifeste encore dans les régions occupées du nord.  Au Mali, on parle de fracture numérique de genre en pensant aux disparités d’accès et de contrôle qui existent entre hommes et femmes à propos des Tic.

La recherche a montré que du fait de leur statut social, les femmes maliennes sont pénalisées en termes de participation à la décision et en termes d’accès et d’accessibilité aux Tic. Les politiques menées en la matière ignorent les réalités des femmes. Or les femmes ne doivent pas rester en marge de cette société numérique. Le développement durable et équitable doit tenir compte de la problématique hommes/femmes afin de garantir l’accès pour tous, une représentation égale et la possibilité de participer. Mais la fracture numérique, née d’une inégale répartition des nouvelles technologies, a fait irruption, allant jusqu’à créer une nouvelle disparité entre les hommes et les femmes.

Des initiatives se développent, pour combler cette fracture. « Grâce aux Tic j’ai pu me former sur le plan de la culture et des techniques, sans faillir à mes devoirs de mère, d’épouse et d’employée», témoigne Fatoumata Thiéro, secrétaire à l’Unité de composition de Jamana. Mais la plupart des femmes n’ont pas l’opportunité de tirer ainsi profit des Tic, du fait de leur statut social. A l’image de nombreux secteurs économiques, politiques et sociaux, les Maliennes sont désavantagées par rapport aux hommes dans l’accès aux formations en Tic.

Un projet dénommé « Femmes et Tic» propose aux femmes habitant en zone rurale, comme dans la localité de Zantiébougou, à 160 kilomètres de Bamako, d’apprendre à faire des présentation Power point en Bambara, pour montrer comment respecter certaines normes d’hygiène dans la confection de beurre de Karité. «L’Internet pourrait permettre, avec un blog, de faire circuler ce travail. Dans d’autres cas, on aide certaines femmes à mettre en place un petit site commercial pour vendre leurs teintures à l’étranger », explique Assétou, une des responsables du projet. Les Tic peuvent donc, par la force de l’image et du récit sur écran, sensibiliser et devenir ici, à terme, une arme efficace pour s’émanciper économiquement ou se défendre juridiquement.

Mais les femmes, qui représentent 51 % de la population malienne, sont dans la grande majorité des analphabètes. Ce qui constitue encore un handicap pour accéder à l’informatique et à l’information tout court. S’y ajoute qu’au Mali, les zones rurales ne sont pas toutes équipées ni raccordées aux réseaux de télécommunication. On serait tenté de s’accommoder de cet état de fait, en considérant que cela ne constitue guère une priorité et que l’urgence est de satisfaire des besoins primaires comme l’alimentation, l’accès à l’eau potable, la santé, l’éducation, etc. Pourtant les Tic, loin d’être un luxe, apparaissent de plus en plus comme un outil efficace pour la lutte contre la pauvreté dans les zones rurales et le développement des pays les plus pauvres.

Djenébou C., ménagère, âgée de 33 ans et mère de 3 enfants, n’a pas eu la chance de fréquenter l’école. Malgré la révolution du téléphone portable, elle n’arrive pas à  profiter des bienfaits de cet outil de communication. « J’ai acheté un téléphone mobile, mais pour composer ou sortir le numéro d’un interlocuteur il me faut trouver un lettré », confie-t-elle avec un sourire. Comme elle, elles sont nombreuses à se confier à une tierce personne pour recevoir ou envoyer un message.

Aujourd’hui, il s’avère aussi important de fournir l’information aux femmes que d’assurer un accès équitable à l’information. La plupart des services d’information n’atteignent pas les femmes rurales. Le cas échéant, ils suivent un programme d’action défini sans qu’elles aient pu donner leur avis à ce sujet. L’information ne leur est pas accessible lorsqu’elle est donnée sous forme écrite et dans une langue qu’elles ne maîtrisent pas. Les deux sources d’information les plus efficaces pour les femmes rurales demeurent donc la communication interpersonnelle assurée par des organisations de femmes et la radio, en particulier avec les groupes d’écoute radiophonique. Ainsi, les dispensaires, les mosquées et les groupes d’entraide de femmes ont toujours été des lieux importants d’accès à l’information au Mali.

A Bamako, les centres de formation pour adultes et les associations professionnelles de femmes répondent avec succès aux besoins d’information des femmes. Les radios de proximité qui diffusent des émissions sur des sujets spécifiques dans les langues locales obtiennent également des résultats probants. Mais il est primordial que tout cela soit complétée par des programmes de formation pour les femmes, notamment des cours d’alphabétisation, une initiation aux soins de santé mère-enfant ou un soutien aux entreprises.

Un autre élément fondamental est donc est donc d’améliorer la condition de la femme dans les médias, un secteur où elles sont sous-représentées alors qu’une meilleure présence de leur part (surtout aux postes de décision) aurait eu un effet bénéfique dans la qualité des programmes en direction des femmes. Comme l’a fait remarquer la directrice générale de l’Unesco, “la Déclaration de Beijing et le Programme d’action sont une référence pour évaluer les progrès accomplis en faveur de l’égalité des droits et des chances dans tous les domaines (y compris dans les médias), et identifier les problèmes importants qui subsistent. La bataille pour l’égalité des genres est loin d’être gagnée…”. Le rapport souligne qu’il est évident que les radiodiffuseurs de service public et les médias commerciaux et communautaires ont un rôle de premier plan à jouer dans la réalisation de la Déclaration et du Plan d’action de Beijing, qui appelle toutes les parties prenantes à lutter pour  “…l’accès et la participation des femmes à tous les systèmes de communications, notamment les médias”.

Mais les politiques et programmes nécessaires, existent-ils dans ces médias et autres structures ? Pas toujours. Là où ils sont engagés ils méritent d’être renforcés. Car l’accès à l’information pour tous, notamment les femmes, s’accompagne d’urgences qui n’attendent point.

Idrissa Sako

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